11 octobre 2009

Boycott apartheid Israel



03 avril 2009

Pologne : "Nous ne paierons pas votre crise !"

POLOGNE

"NOUS NE PAIERONS PAS VOTRE CRISE ! "

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« Nous ne payerons pas votre crise ! » — c’est sous un tel mot d’ordre qu’ont protesté le jeudi 26 mars 2009 dans les rues de Varsovie les représentants des syndicats regroupant les mineurs, les sidérurgistes, des employé(e)s des supermarchés, les ouvriers des chantiers navals et les travailleurs des secours d’urgence médicale.

La démonstration a réuni plus de 3 000 manifestant(e)s à l’appel du syndicat libre « Août 80 », du Syndicat national des travailleurs des secours médicaux (KZZPRM) et du Syndicat polonais des travailleurs des services de secours (OZZPSR). Les manifestants rassemblés devant le ministère de la Santé ont parcouru les rues de la capitale polonaise jusqu’au ministère de l’Économie, où des pneus ont été brûlés, des pétards ont éclaté et un meeting fut tenu.

« Nous protestons contre la politique du gouvernement qui ne lutte pas contre la crise, mais lutte contre les salariés. Nous sommes prêts à engager cette lutte. Aujourd’hui tout le monde sait qu’il n’y a pas de miracles, ni en Irlande ni en Pologne. Il n’y aura pas d’accord pour que cette politique soit poursuivie. Nous protestons contre la baisse des salaires, contre la détérioration des conditions de travail et contre les licenciements » — disait Boguslaw Zietek, président du Syndicat « Août 80 » et du Parti polonais du travail, que ce syndicat construit. Il a ajouté que la mobilisation est aussi orientée contre les « arrangements dans le ministère de la Santé », qui frappent les malades et conduit à la privatisation du service de santé.

« Ce qui se passe actuellement dans le secteur de la santé en ce qui concerne le service public de secours d’urgence est inacceptable. On autorise des opérateurs privés à réaliser des prestations de services de secours d’urgence alors que, dans de nombreux cas, ils ne remplissent pas les conditions pour le faire », expliquait Robert Szulc, dirigeant du KZZPRM. Il ajoutait : « Nous sommes ici pour dire à Mme la Ministre que le secours médical doit être public, comme le sont la police, les pompiers ou la justice. Il y a des secteurs de l’économie qui ne peuvent être privatisés. Nous avons été trompés, vendus et la manière dont Mme la Ministre nous a traités démontre, qu’elle n’en a rien à faire d’un véritable secours médical ! » Les secouristes exigent l’arrêt de la « privatisation sauvage » des centres de santé, l’interdiction des prestations de services publics ouverts à des prestataires privés, la formulation de principes clairs pour les contrats de secours médical et l’arrêt de la liquidation des écoles qui forment les secouristes.

« Notre droit, c’est le droit du travail ! » scandaient les manifestants. « Le printemps arrive, c’est le printemps des peuples, qui balayera ce gouvernement. C’est une mauvaise idée que nous, qui n’avons pas grand chose, devrions partager avec ceux qui ont tout. Et ce qu’ils ont, ils nous l’ont volé ! », disaient les dirigeants syndicalistes. « Ces patrons qui ont perdu des millions en spéculant sur les actions doivent partir » répondaient les militants. « Nous avons produit des centaines de millions de profits dans les mines l’an dernier et aujourd’hui on nous dit que les augmentations de salaires sont impossibles » expliquaient les mineurs. « Mais les patrons se sont accordé des augmentations ! Si ce gouvernement croit, que nous ne serons pas capables de gagner nos augmentations, il se trompe ! »

À la fin les orateurs se sont adressés à la police, groupée devant le ministère de l’Économie : « Ne craignez rien, à vous aussi ils vont vouloir prendre tout ce que vous avez ! »

Des grèves sont en cours de préparation ou ont déjà commencé dans les mines de charbon, les services de secours d’urgence, les supermarchés… Le gouvernement ultralibéral de Donald Tusk perd chaque jour plus de légitimité.

31 décembre 2008

Les révoltes de notre avenir commencent maintenant !

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LES RÉVOLTES DE NOTRE AVENIR COMMENCENT MAINTENANT !
KOKKINO

Nous reproduisons ici l’éditorial du mensuel Kokkino (Rouge), publié par l’organisation politique Kokkino, composante de la Coalition de la Gauche Radicale (SYRIZA).

Une nouvelle génération se révolte et prend d’assaut l’avant scène historique, avec comme carte de visite sa colère envers le système et sa désobéissance envers le pouvoir.

Tout a commencé a l’improviste — mais depuis quand les événements importants se sont-ils produits programmés d’avance ? Et tout le monde les a accueilli, de bonne ou de mauvais gré, tels qu’ils sont : comme l’introduction violente a une période qui nous réserve des dures expériences et des affrontements, des révoltes désespérées et des comportements de masse transgressives, mais en même temps l’espoir d’une sortie collective et révolutionnaire de la camisole capitaliste ! Ceux et celles qui ne veulent pas travestir la réalité, doivent tourner leur regard non pas vers les « casseurs » professionnels mais vers les lycéens. Le lundi 8 décembre leur a appartenu, et ce qu’ils ont « dit » en paroles et en actes fut terriblement révélateur.

C’est un des leur qui a été assassiné. Et alors, ils ont envahi tel un fleuve déchaîné les rues et les places de toute la Grèce et ils ont imposé leur propre présence. Ils ont attaqué les symboles de l’appareil répressif de l’État, ici les commissariats de police, ailleurs les préfectures. Ils ont fait preuve, sans prétention et sans direction dans la grande majorité des cas, d’« insolence » et d’« attitude transgressive ». Très souvent et ayant leur sacs scolaires au dos, ils ont jeté des pierres, certains plus « expérimentés » des molotov aussi, ils ont joué au cache-cache avec la police, ils ont bloqué des rues et des axes routiers. A ceux qui ne veulent ni comprendre ni s’évader du problème avec les imbécillités paternalistes bien connues, ils ont « dit » une seule chose : Vous volez notre présent et notre avenir, vous bâtissez une société où il n’y a plus de place pour nous, vous nous entassez dans les « maisons de correction » éducatives afin de « corriger » notre éducation, vous nous volez notre enfance et notre adolescence pour qu’on ait plus d’avenir, sans compter le chômage, la précarité, les doctorants diplômés à 700 euros. Et à la fin, un des nôtres est assassiné. Ca suffit, vous et votre pouvoir de merde et vos partis de merde qui le gèrent, toujours contre nous. Il y a deux ans, c’étaient les étudiants, avec l’appui de la société, en lutte contre l’article 16. Et ils avaient encore trouvé devant eux les prétoriens du pouvoir : MAT (les CRS grecs), les substances chimiques, les « jardinières » (1), les barbouzes, les « néonazis en uniformes ». Et maintenant quoi ?

Lycéens et parents

Les caractéristiques qualitatives de cette révolte de la jeunesse — et non seulement — constituent un tournant historique pour la période qui a suivi l’insurrection de l’École Polytechnique en 1973. Et on doit faire attention aux faits suivants :

— C’est peut être la première fois dans l’histoire grecque, qu’il y a eu des manifestations dans des centaines de villes du pays, grandes, moyennes et petites. Des consulats grecs ont été occupés en Europe, l’ambassade grecque a été attaquée à Chypre et 300 lycéens ont manifesté dans la ville de Paphos ! L’ampleur des réactions est telle qu’il est légitime de parler d’événement majeur !

— Partout, la jeunesse insurgée voulait démolir les commissariats de police. Et partout, son écrasante majorité était constituée des lycéens.

— La participation de la province était extraordinaire. Cette « autre Grèce », la Grèce oubliée et déshéritée par l’entretien allocatif de sa misère demande maintenant la parole. Et qui parle en son nom ? La jeunesse, et même la jeunesse lycéenne.

— Pour la première fois dans l’histoire de l’après-guerre, des événements tels que la destruction en masse des banques et des négoces n’ont pas provoqué l’isolement de la jeunesse insurgée. La société, pleine de questions, a regardé avec sympathie, compréhension et tolérance ses enfants. Le pourquoi devrait nous faire réfléchir…

Une nouvelle génération à l’avant-scène

Au-delà de sa propre vie et son propre avenir, inexistant, cette génération sait très bien que la vie de ses parents est aussi hypothéquée. Elle connaît ce qu’est emprunter pour pouvoir consommer, ce qu’est l’angoisse quotidienne devant le remboursement des mensualités, le chômage qui frappe à la porte d’une grande partie des familles, le père qui est chômeur depuis longtemps, les parents qui disparaissent de la maison parce qu’ils ont deux ou trois boulots tandis que d’autres n’en ont même pas un. Et maintenant elle entend, elle sent, elle vit dans sa peau la crise qui tend même à détruire ces équilibres de la terreur d’une vie misérable. Est-ce que ca va s’empirer ? Et comment sera une vie encore plus misérable ?

Et tandis que ce lendemain s’approche, le ministre de l’économie Alogoskoufis distribue 28 milliards aux banques, les patrons nous font chanter en nous demandant de travailler par rotation quatre jours par semaine, et une ordure fasciste fait des exercices de tir sur un gosse.

Voici donc les raisons de la révolte. Voici les fondements de la colère. Cette jeunesse est l’« insolente » avant-garde du nouveau prolétariat de masse, qui est en train de gonfler ses rangs durant les deux dernières décennies.

La gauche, mais quelle gauche ?

Qui va parler au cœur de cette jeunesse ? Qui parlera et qui sera entendu par ce prolétariat de masse des temps nouveaux ? Quelle force politique va parler leur langue ? La réponse est en principe simple : celui qui va vraiment s’intéresser à eux, celui qui va se pencher sincèrement sur leurs besoins et leurs colères, celui qui ne va pas essayer de les « corriger », mais se mettra à leur cotés en se dépensant totalement et sans avoir peur de perdre les voix des « bons pères de famille ». Celui qui sera capable d’organiser leur colère, de leur donner la parole, d’être leur « caisse de résonance ».

Personne ne peut faire tout ça s’il ne leur ressemble pas un peu. La gauche qui se mettra comme objectif d’exprimer politiquement ces forces doit être mouvementiste, pourvue des réflexes anti-régimes et des sensibilités plébéiennes. La gauche « caviar » des couches moyennes éduquées et des intellectuels « comme il faut » n’a aucun avenir. Le grand purgatoire de la crise capitaliste va la marginaliser.

La gauche n’aura également aucun avenir si elle tente de « vendre de la théorie » et de la « bienséance politique » à la jeunesse. Cette jeunesse arrive sur l’avant-scène par l’unique chemin qui lui est encore ouvert du fait de la désidéologisation et de la marginalisation sociale systématique : le chemin de l’insubordination envers le pouvoir. Pour qu’elle se politise en masse et « s’idéologise », il faut qu’elle acquiert des expériences politiques de masse avec la gauche a ses cotés, il faut qu’on lui propose des idées fraîches et radicales, des perspectives d’émancipation.

Nous avons donc besoin d’une grande gauche anticapitaliste, unitaire et combative, idéaliste et visionnaire, mais aussi « de la rue ».

Durant ces trois jours critiques de mobilisations et d’affrontements, SYRIZA a gagné une bataille très décisive pour son propre avenir : elle a été la gauche « de la rue », elle a été avec « ceux d’en bas » et non avec les copains du régime. Elle fut le tronc de deux manifestations de masse en deux jours, dans une ambiance de guerre, « en larmes et lacrymaux ».

Le gouvernement Caramanlis vacille et cherchera sûrement le salut dans les habituelles ruses institutionnelles, essayant de créer un climat « consensuel pour le rétablissement de l’ordre » et appelant la gauche à montrer de la « responsabilité ». Le PASOK et la bureaucratie syndicale de la CGTG et de l’ADEDY (2) ont fait leurs choix : elles ont annulé la manifestation le jour de la grève générale et se sont cachées. A l’opposé, la gauche doit rester hors du consensus institutionnel et doit essayer de lancer des ponts entre la colère des jeunes et la colère des travailleurs.

A bas le gouvernement des assassins !
Lycéens-travailleurs, une voix et un poing !


Athènes, le 8 décembre 2008

Notes

1. Il y a deux ans, un groupe des flics, dont des gradés, ont mis à tabac longuement en plein centre de Thessalonique un jeune étudiant qui a été hospitalisé pendant des mois sans jamais se rétablir totalement. L’affaire a fait scandale car la scène du passage à tabac avait été filmée par un passant. Les flics et leurs avocats ont toujours nié les faits arguant que le jeune étudiant s’est blessé de lui-même en tombant sur une… "jardinière".

2. CGTG est la Confédération Générale des Travailleurs Grecs (secteur privé). ADEDY est son équivalent pour le secteur public.

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Inprecor n° 543/544 – novembre-décembre 2008

30 décembre 2008

La Grèce en révolte

LA GRÈCE EN RÉVOLTE
Stathis Kouvélakis

Revue CONTRETEMPS

Au départ, l’affaire était entendue : scènes d’émeutes, casseurs cagoulés, « guérilla urbaine » opposants jeunes et forces de police suite à une bavure policière. Non cela ne se passait pas dans une « banlieue » française ou un quartier britannique déshérité. Ni la victime, ni les émeutiers ne semblent appartenir à une « minorité ethnique » (ou religieuse) ou à une population d’origine étrangère. Cela se passe en Europe, mais dans les marges méridionales et orientales du continent, dans ces « Balkans » inquiétants, ravagés par leurs démons ancestraux.

« Bon pour l’Orient… » ?

L’explication est toute trouvée : les émeutes qui se sont déclenchées à Athènes et dans les villes de Grèce après le meurtre d’Alexis Grigoropoulos par un policier, le 6 décembre dernier, renvoient fondamentalement à un archaïsme. Celui d’une société, et de son État, qui, à peine sortis de leur arriération balkanique, peinent à faire face aux défis de la « modernité » et de la « mondialisation ».

Exagérations que tout cela ? Regardez plutôt cet éditorial* du « quotidien français de référence », selon l’expression consacrée : « Les émeutes qui ravagent depuis trois jours les grandes villes grecques… témoignent des déséquilibres d’une société passée en quelques années des Balkans à l’Europe. » D’où il ressort, d’entrée de jeu, que les Balkans ne font pas partie de l’Europe, qu’ils sont, ou demeurent, l’« autre » contre lequel se construit, et se conçoit elle-même, cette « Europe » là. Mais revenons aux émeutes grecques. Au premier banc des accusés, l’État, un État « déliquescent, miné depuis longtemps par le clientélisme, la corruption, le favoritisme ». La Grèce n’a jamais atteint le stade de l’« État de droit moderne », lit-on un peu plus loin, car les « grandes familles… qui se succèdent au pouvoir depuis des décennies » profitent du système et l’utilisent pour « arroser… une large partie de la population ». Ainsi, la responsabilité de l’actuel gouvernement ne renvoie pas tant à sa politique, mais plutôt à sa « faiblesse », qui découle de sa continuité d’avec le système prémoderne qui s’est maintenu tout au long les alternances au sommet de l’État.

On voit se profiler ici le stéréotype orientaliste de base : la Grèce comme une sorte de satrapie déclinante, rongée par les fléaux typiques de l’arriération prémoderne. On admet, certes, que ces « rapports archaïques » (le mot est enfin lâché !) sont « ébranlés » par l’entrée dans l’« Europe ». Mais ils persistent, et le pays ne parvient pas à « échapper à ces mauvaises habitudes ». Frappé par une « crise économique » et une « crise sociale », dont les symptômes, furtivement évoqués n’évoquent pourtant que des choses bien familières aux lecteurs du Monde, la Grèce souffre de son inadaptation à la modernité. En témoignent ces convulsions violentes et exotiques, qui confirment son appartenance à cette altérité, cet espace situé au-delà de l’Occident européen, dont la modernité et la civilisation ne peuvent que prémunir de telles rechutes dans l’état de nature — l’éditorial s’intitule du reste La Grèce sans État.

Las, il n’aura pas fallu plus de trois jours, pour que, dans les colonnes du même quotidien « de référence », le ton change du tout au tout. La « une » de l’édition du 13 décembre annonce en effet : « Social, jeunesse, banlieues : la France gagnée par l’inquiétude. La droite comme la gauche scrutent attentivement les événements de Grèce. » La suite de l’article en rajoute : « la révolte des jeunes en Grèce peut-elle s’exporter en France ? Oui, répondent en cœur Laurent Fabius et Julien Dray. » Les porte-parole du Modem et de l’UMP ne semblent pas dire autre chose, tandis que, dans des propos tout à fait remarquables, qui nous sont rapportés entre guillemets, Nicolas Sarkozy n’hésite pas à faire référence à la Révolution française, plus exactement au régicide, pour terminer par cette phrase : « Au nom d’une mesure symbolique, ils [les Français] peuvent renverser le pays, regardez ce qui se passe en Grèce. » Et l’éditorial du même jour de conclure : « la France n’est pas la Grèce. Mais… ».

Un élève modèle du néolibéralisme européen

Que s’est-il donc passé, pour qu’en moins d’une moitié de semaine, l’image de l’altérité archaïque et orientalisante soit devenue un miroir dans lequel les porte-voix des groupes dirigeants de la société française se regardent et, à leur grande inquiétude, se reconnaissent ? Sans doute le fait que, même vus à travers les filtres et biais habituels, les éléments qui composent la toile de fond de ces événements, et que les correspondants et envoyés spéciaux de ces quotidiens n’ont pu que faire parvenir à leur rédaction et à leur lectorat, évoquent irrésistiblement la proximité fondamentale des situations, la ressemblance, si ce n’est l’identité, plus que l’exotique altérité : chômage de masse, atteignant des niveaux explosifs dans la jeunesse et tout particulièrement la jeunesse diplômée, bas salaires et protection sociale rognée, pensions menacées, services publics désorganisés et privatisés, climat autoritaire et répressif. Si spécificité de la Grèce il y a, c’est en effet que l’État grec y est plus « faible » qu’ailleurs en Europe (mais sans doute moins qu’en Italie) dans le sens bien particulier où l’État social y est plus limité et plus récent. Plus vulnérable donc à la contre-réforme libérale, dont les effets jouent à plein précisément là où ils rencontrent le moins d’obstacles institutionnels.

En réalité, plus que d’un « archaïsme » ou d’un « retard », c’est plutôt d’une avance de la Grèce (et d’autres pays de la périphérie européenne ou du Sud) dans la mise en œuvre du néolibéralisme qu’il faudrait parler. Rappelons donc que la Grèce, dont l’espérance de vie ou les taux de diplômés sont au-dessus de la moyenne de l’Union européenne, dont les capitalistes de l’industrie ou de la banque rayonnent dans toute l’aire balkanique et vers laquelle affluent tous les ans des centaines de milliers de travailleurs immigrés venus de l’Est ou du Sud, est aussi l’une des sociétés les plus inégalitaires d’Europe. Ce ne sont pas simplement les salaires (et les retraites) les plus bas d’Europe occidentale (avec le Portugal), c’est aussi la répartition des richesses la plus polarisée : la part des salaires dans le produit national est en deçà de 55 % (près de dix points de moins qu’en France), et elle est chute (comme en France et dans la quasi-totalité des pays occidentaux) depuis les années 1980 (60 % en 1984, 70,3 % en France en 1980). Le taux de travailleurs en dessous du seuil de pauvreté est le plus élevé de l’Union européenne (14 %). Au même moment, la dérégulation financière, les privatisations et la politique de taux intérêts élevés, pratiquée avec un zèle admirable par les gouvernements du socialiste « modernisateur » (véritable chouchou des médias et des élites européennes) Costas Simitis (1996-2004), opérait une redistribution sans précédent en faveur des spéculateurs de la Bourse, détenteurs d’actions et de bons du Trésor.

La Grèce occupait ainsi, en 1997, le troisième rang parmi les pays de l’OCDE pour les inégalités, dépassée uniquement par le Mexique et la Nouvelle-Zélande. Le revenu des 20 % les plus riches de la population est supérieur de plus de six fois à celui des 20 % les plus pauvres (contre un à trois au Danemark par exemple). Et encore, ces inégalités « primaires » sont aggravées par les inégalités « secondaires » dues à la faiblesse de l’État social, tout particulièrement dans deux domaines clés, la santé et l’éducation, gangrénés de façon chronique par la logique du profit. Pour en rester à celui de l’éducation, avec moins de 3,5 % de son budget national, la Grèce se situe traditionnellement en queue de peloton européen. Elle se hisse toutefois au premier rang pour les dépenses des ménages allouées à l’éducation, égales en volume à celle de l’État. Un invraisemblable univers fait d’entreprises spécialisées dans le soutien scolaire, de cours privés et d’établissements privés censés fournir des formations professionnelles, voire des formations à prétention « universitaire » (en grande part assurées par les antennes locales d’établissements universitaires du monde anglophone, ou, en réalité, simplement agréés par ceux-ci) se substitue très largement à une éducation publique défaillante. La réforme des universités lancée par l’actuel gouvernement en 2006 s’est attaquée à l’un des derniers éléments de service public qui subsistent. Il n’est guère surprenant qu’elle se soit heurtée à la mobilisation massive de la jeunesse, qui, avec des hauts et des bas, marque de façon continue la situation sociale des deux dernières années.

Crise politique et mobilisation populaire

Si l’acuité de la crise sociale forme l’arrière-plan indispensable à la compréhension de la révolte grecque, et de son impact international, elle ne saurait en elle-même suffire à en rendre compte. Deux facteurs doivent ici être pris en compte, que nous ne pouvons évoquer que de façon succincte : la crise politique, qui est à la fois une crise du système bipartite grec et une crise de l’État, et la capacité d’intervention directe de certains secteurs populaires.

Du point de vue politique, le système d’alternance des deux grands partis (Nouvelle Démocratie, droite, et PASOK, socialistes), totalisant habituellement, depuis les années 1980, autour de 85 % des suffrages, présente des signes d’essoufflement à partir des élections de 2004. Jusqu’à la crise récente, on peut dire que c’est surtout le PASOK qui en a souffert, incapable de se différencier désormais d’un gouvernement de droite relativement « mesuré » et doté d’un Premier ministre plutôt populaire. Le point culminant de cette crise d’identité du PASOK a été atteint au moment du mouvement contre la réforme des universités, lorsque la direction du parti fut contrainte de changer son attitude au Parlement, et de refuser de soutenir la modification proposée par la droite de l’article 16 de la Constitution, qui accorde à l’État le monopole des missions de l’enseignement supérieur.

Cette crise du bipartisme a laissé un espace disponible à la « gauche de la gauche », que celle-ci, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays a su occuper. Profondément divisée dans ses deux composantes principales, le Parti Communiste Grec (KKE) et la Coalition de la Gauche Radicale (SYRIZA), auxquelles il convient d’ajouter une extrême gauche fragmentée et électoralement marginale mais forte en termes militants (et bien implantée dans les universités), la gauche grecque présente la particularité de s’écarter de la tendance dominante en Europe, qui a vu les forces communistes, ou issues de cette matrice, se subordonner progressivement à la social-démocratie (elle-même gagnée au néolibéralisme) à et la logique des alliances de « centre-gauche ». Le KKE est sans doute le parti le plus ouvertement néostalinien d’Europe, d’un sectarisme et d’un dogmatisme jamais pris en défaut, mais il garde une forte combativité, une capacité d’organisation de masse (y compris dans la jeunesse) et une assise dans les classes populaires. La Coalition SYRIZA regroupe le parti Synaspismos (Coalition de gauche, issue de deux scissions du PC, en 1968 et en 1990) et diverses organisations d’extrême gauche (qui vont du maoïsme et du trotskisme aux socialistes de gauche). Implantée essentiellement dans les couches éduquées, bénéficiant d’un fort vote jeune, elle a vu son audience s’élargir à partir de 2005, lorsque, après une longue lutte interne, la gauche de Synaspismos a réussi à prendre le contrôle du parti et à imposer une ligne de refus des alliances de « centre-gauche » et des velléités de participation à des gouvernements dirigés par le PASOK.

Les élections de l’automne 2007 ont ainsi témoigné d’une sensible poussée à gauche (le KKE passant de 6 % à plus de 8 % et SYRIZA de 3,3 à 5,5 %), surtout dans les grands centres urbains et la jeunesse, avec un recul concomitant de l’emprise du bipartisme. Les sondages montrent que cette tendance s’est depuis amplifiée, essentiellement au profit de SYRIZA, qui semble recueillir un niveau d’intention de vote supérieur à 10 %. Grâce notamment à la popularité de son jeune dirigeant, Alexis Tsipras (34 ans), souvent surnommé le « Besancenot grec », SYRIZA apparaît en effet en mesure d’exprimer politiquement, de façon partielle mais néanmoins significative, le climat nouveau instauré par les mobilisations étudiantes et la colère sociale, avant tout celle des jeunes diplômés condamnés aux petits boulots, à la précarité et à la dépendance permanente vis-à-vis de leur famille.

Pays aux fortes traditions de luttes sociales et d’insurrections, la Grèce a vu se multiplier ces dernières années les conflits durs, dont la réforme des universités et celle du système de retraite ont constitué les points de focalisation. Leur bilan est mitigé : le mouvement syndical (très bureaucratisé mais regroupé dans une confédération unique, qui garde un ancrage important) a jusqu’à présent échoué à obtenir des concessions significatives. Ses directions ont pour l’essentiel avalisé les mesures néolibérales. Le mouvement étudiant, a pu par contre obtenir un repli partiel du gouvernement sur la question de la réforme constitutionnelle concernant les universités privées, même si la restructuration entrepreneuriale de l’enseignement supérieur est en cours et que la législation européenne oblige désormais les gouvernements de reconnaître la validité des diplômes accordés par tout type d’établissement « universitaire », public ou privé.

Les mobilisations répétées de la jeunesse se sont heurtées à un autoritarisme grandissant, et à une répression accrue, qui ont joué un rôle décisif dans le climat policier qui a abouti aux événements de décembre dernier. Elles ont toutefois joué un rôle décisif dans la déstabilisation du consentement aux politiques gouvernementales, et précipité le discrédit des solutions néolibérales, partagées par les deux principaux partis. L’incurie manifeste de l’appareil d’État lors des incendies qui ont ravagé le Péloponnèse pendant l’été 2007 a intensifié la crise politique, en lui ajoutant une forte dimension de crise de l’autorité de l’État, incapable d’assurer les conditions élémentaires de la vie sociale (la sécurité des biens, du patrimoine national et des personnes). Cette crise de légitimité du noyau même de l’action étatique a atteint un niveau paroxystique avec le meurtre de sang-froid du jeune Alexis par un policier. Cette fois, c’est le monopole de la violence légitime par l’État qui fut mis en cause, et de façon large, comme l’atteste l’étendue et le caractère des émeutes, qui furent le fait non pas de petits groupes de « casseurs » mais, surtout, de fractions significatives de la jeunesse scolarisée, y compris celle issue des classes moyennes. Précisons également, que les rues des villes grecques non pas été simplement le théâtre d’émeutes mais également celui d’importantes manifestations de lycéens, d’étudiants et de travailleurs, certaines spontanées, d’autre à l’appel des partis de la gauche radicale et des syndicats, notamment lors de la grève générale (prévue depuis longtemps, mais maintenue) du 10 décembre. Les bâtiments publics, avant tout les postes de police, ont été encerclés, parfois même attaqués, de façon entièrement spontanée des dizaines de fois dans l’ensemble de pays. Des petites bourgades ou îles ont vu se dérouler des manifestations (en général lycéennes) pour la première fois de leur histoire, signe infaillible de l’ancrage profond de la révolte.

C’est ce rapport de force d’ensemble, très différent, par exemple, de celui de l’automne 2005 en France, qui explique l’attitude défensive, voire apeurée, du gouvernement face au déferlement de la colère populaire la semaine qui a suivi la mort du jeune lycéen, ainsi que son isolement politique. Les appels à la démission de la gauche radicale étaient, certes, attendus, malgré une attitude pour le moins ambiguë du KKE, qui paraît davantage préoccupé à polémiquer avec SYRIZA (accusé d’encourager les « casseurs »…) et à maintenir ses militants à distance des manifestations de masse, qu’à s’opposer au gouvernement. Il n’en reste pas moins que le PASOK, entièrement absent des mobilisations, a refusé son soutien au gouvernement et réclamé in fine lui aussi des élections anticipées. Il espère profiter de l’avantage que lui accordent les derniers sondages et faire jouer un réflexe de « vote utile », permettant de contenir la poussée de la gauche radicale et communiste.

Au moment où ces lignes sont écrites, la tournure que prendront les événements est entièrement ouverte. Une chose paraît cependant assurée : aux antipodes de l’archaïsme oriental dont on a voulu initialement l’affubler, la révolte grecque agit comme un révélateur puissant des tendances qui travaillent actuellement le monde capitaliste. Au croisement, d’un côté des dégâts cumulés des politiques néolibérales, et de leurs conséquences désintégratrices sur le système représentatif, mais aussi, de l’autre, de la mise en mouvement prolongé de secteurs sociaux et d’un « déverrouillage » partiel du jeu politique, elle indique les possibilités d’irruption directe des forces populaires sur le devant dans la scène.

Une histoire à la fois ancienne et nouvelle se joue devant nos yeux. Ce nouveau départ de l’insurrection est aussi le nôtre.

*Le Monde, 10 décembre 2008, La Grèce sans Etat.

Paris, le 14 décembre 2008

Nous vous invitons à consulter ce site

concernant les émeutes en Grèce

http://emeutes.wordpress.com:.webloc